Par Grégoire Barbey, journaliste consultant impactIA

L’annonce de la nouvelle monnaie internationale de Facebook nommée Libra a suscité un grand intérêt. Mais quels sont les enjeux derrière cette monnaie? Arnaud Salomon, fondateur du projet de banque blockchain Mt Pelerin, apporte des éléments de réponse.

Qu’avez-vous pensé de l’annonce du lancement prochain de Libra?

Tout d’abord le potentiel de cette annonce est phénoménal : l’intérêt qu’elle a suscité est incroyable et l’enthousiasme est très positif. Il y a toutefois déjà une certaine réticence de la communauté crypto qui critique Libra parce que la monnaie sera adossée à un panier de devises traditionnelles, parce qu’elle n’est pas nécessairement décentralisée et qu’elle sera même sans doute gouvernée de façon assez centrale. Je suis cependant convaincu que ce projet a un grand potentiel s’il est réalisé tel qu’il est décrit dans son «white paper». Mais il soulève aussi de nombreux points qui ne sont pas mentionnés par ce document, en particulier sur les questions de compliance. Par exemple, une banque suisse ne peut pas envoyer un employé en France solliciter des clients et les ramener en Suisse. C’est interdit, et cette question de sollicitation est donc très importante. Comment vont-ils dès le premier jour s’adresser au monde entier ? Leur réponse est qu’ils seront décentralisés, que ce seront des entités locales qui serviront de gateway. C’est bien, mais en définitive le dépositaire des fonds c’est l’association. Dans la loi suisse, dépositaire équivaut à banque. Donc comment vont-ils appréhender ces règles bancaires de restriction de transférabilité et d’obligation de documentation? Vont-ils se limiter à des micro-paiements pour échapper à certaines obligations de renseignement liées à la lutte contre le blanchiment d’argent ? Toutes ces questions sont pour l’heure ouvertes.

Mais malgré toutes ces incertitudes, vous continuez de penser que le potentiel de Libra est phénoménal?

Bien sûr. L’application WhatsApp de Facebook est un véritable cheval de Troie. Elle est installée sur pratiquement tous les téléphones du monde occidental. Donc si Libra arrive sur WhatsApp, l’impact sera énorme.

Est-ce que cette monnaie a réellement le pouvoir de transformer le secteur bancaire au niveau mondial?

Non. Je pense plutôt qu’elle va créer un cas d’usage très particulier. Les questions transfrontalières ne sont pas réglées. Il n’existe aucune entité mondiale qui peut faire aujourd’hui des transactions transfrontalières de manière libre et globale. Il faudra donc observer le modèle qu’ils vont mettre en place. De plus, Libra ne sera pas une cryptomonnaie. C’est un token, et ce n’est pas la même chose. Libra sera adossée à un panier de devises traditionnelles. Un token a une contrepartie : l’émetteur. Cet émetteur a une responsabilité qui incombe aux acteurs financiers. Ce sera intéressant de voir comment ils vont intégrer tout ça car ce sont des règles très contraignantes et l’explosion des coûts au sein des banques ces dernières années est principalement due à la réglementation.

Vous prenez les ambitions de Facebook très au sérieux? L’entreprise semble assez prudente concernant son projet…

J’ai trouvé la lecture du «whitepaper» géniale, parce qu’on y lit en filigrane des valeurs qui sont celles portées par Mt Pelerin. La notion de «full-reserve», de marketplace… Je pense que l’application concrète de leur projet sera moins fantasmée et plus mesurée car la réalité actuelle ne leur permettra pas d’échapper à certaines contraintes règlementaires. Ils veulent faire une unité de valeur librement transférable.

Rajouteriez-vous la monnaie de Facebook dans votre propre projet?

Très certainement. Et inversement. Tout ce que nous avons développé, en particulier le BRIDGE qui permet de respecter la régulation existante, tourne sur la blockchain publique Ethereum. Ce que nous faisons a une vocation très grand public mais Ethereum est encore très difficile d’accès aux non-initiés. A travers Libra, s’ils arrivent à avoir une interface plus simple d’utilisation et encore une fois grâce à ce cheval de Troie qu’est WhatsApp, cela pourrait vraiment bénéficier à notre projet et à l’ensemble de l’écosystème.

Facebook estime que Libra sera une monnaie décentralisée grâce à la blockchain. Mais elle sera adossée à un panier de valeurs comprenant le dollar et l’euro, des monnaies souveraines qui font l’objet de décisions de régulation centralisées. N’y a-t-il pas un paradoxe?

Libra sera tributaire de l’application des règles de compliance. Facebook devra avoir une gestion pro-active de toutes les questions de compliance et ne pourra pas se permettre de réagir a posteriori. Les risques sont trop importants. Le régulateur est d’ailleurs très clair. Il y a deux types de monnaies : il y a la monnaie centrale, celle des billets de banque, et il y a la monnaie scripturale, qu’on trouve dans les banques commerciales. A priori, Libra aura des dépôts auprès de banques commerciales qui devront donc être régulés comme tels. Tout est bien défini par la Finma. Le contexte, les règles de transférabilité, qui peut posséder quoi, les règles de compliance, la documentation à produire lors d’un virement, etc. Tout cela devra être décrit parce que ce n’est pas encore le cas.

Libra ne recueillera pas les données personnelles des utilisateurs de la monnaie. Vous y croyez vraiment?

C’est un fait. Facebook aura une voix sur 100 au sein du consortium. Cependant, l’entreprise possède le wallet Calibra. Ils vont sans aucun doute l’utiliser pour monétiser les informations des gens qui l’utiliseront. D’ailleurs, de manière générale les opérateurs qui vont venir se greffer autour de Libra pourront faire ce qu’ils veulent à travers leurs conditions générales de vente.

Est-ce que le monde des monnaies libres type Bitcoin et Ethereum doit se faire du souci?

Au contraire. Je pense que Libra pourrait permettre au grand public de comprendre l’intérêt des monnaies libres. D’ailleurs, la communauté s’en réjouit. Elle a bien compris qu’avec un acteur aussi important que Facebook, la publicité qu’engendrera le lancement de Libra va aussi profiter aux cryptomonnaies.

Qu’avez-vous pensé des déclarations de personnalité politique comme le ministre français Bruno Lemaire, qui a affirmé que Libra ne devait pas devenir une monnaie souveraine?

Je pense que ce n’est pas son rôle. C’est au régulateur de se prononcer selon les mêmes règles que pour tous les autres acteurs financiers.

Le conseiller d’Etat Pierre Maudet s’est félicité de l’arrivée de la monnaie de Facebook sur le territoire genevois. Est-ce que vous pensez que la présence de l’association Libra aura des répercussions pour le canton?

Genève bénéficie déjà d’une aura internationale qui est phénoménale grâce aux organisations internationales, à la neutralité et à la stabilité de la Suisse. Le fait que Libra s’installe ici est exceptionnel pour tout l’écosystème blockchain. Cela va aussi déplacer un peu le centre de gravité de la Crypto Valley de Zoug vers l’ouest et c’est une très bonne nouvelle.

Arnaud Salomon est le CEO et fondateur de Mt Pelerin. Visionnaire, il a fondé Mt Pelerin en 2014 pour libérer l’innovation grâce au potentiel de la blockchain et de la crypto. Membre de conseil de fondation d’impactIA, il est surtout un visionnaire convaincu du potentiel de la blockchain et de la crypto pour libérer l’innovation.